En décembre 1986, dans la chaleur moite d'un Hanoi encore sévèrement rationnée, le VIe Congrès du Parti communiste vietnamien prit une décision qui allait transformer le pays plus profondément que toute guerre n'avait su le faire. Le Đổi Mới — littéralement « Renouveau » — était officiellement lancé. En abandonnant l'économie planifiée pour une « économie de marché à orientation socialiste », le Vietnam choisissait une voie que personne, en 1975, n'aurait pu anticiper. Quarante ans plus tard, cette réforme demeure l'une des transformations économiques et sociales les plus remarquables du XXe siècle finissant — et l'une des moins connues en Occident.

Le Vietnam de 1985 — une économie à l'agonie

Pour comprendre le Đổi Mới, il faut d'abord comprendre dans quel état se trouvait le Vietnam avant lui. La réunification de 1975, loin d'apporter la prospérité promise, avait plongé le pays dans une crise profonde. La collectivisation forcée de l'agriculture dans le Sud — que le régime de Hanoi tenta d'imposer à une paysannerie sudiste habituée à l'économie de marché — fut un désastre. Les coopératives agricoles produisaient moins que les exploitations privées qu'elles avaient remplacées. Les pénuries alimentaires étaient endémiques. La malnutrition touchait une fraction significative de la population.

L'économie industrielle, centrée sur les entreprises d'État inefficaces, ne produisait pas suffisamment. L'inflation atteignait des niveaux catastrophiques — 700 % en 1986. L'embargo américain étranglait les échanges commerciaux. L'aide soviétique, jusqu'alors essentielle, commençait à se raréfier à mesure que Moscou s'enfonçait dans ses propres difficultés. Et l'invasion du Cambodge en 1978, qui avait coûté une décennie de conflit à bas bruit, épuisait des ressources que le pays n'avait pas.

Le rôle des réformes informelles

Mais le Đổi Mới officiel de 1986 n'a pas émergé du néant. Il avait été précédé, dans les années qui l'ont précédé, par une série de réformes informelles et d'initiatives locales qui, de fait, testaient déjà un retour partiel à l'économie de marché. Des coopératives agricoles avaient commencé à permettre à leurs membres de vendre une partie de leur production sur les marchés libres. Des entreprises d'État avaient trouvé des arrangements avec des intermédiaires privés. Les autorités locales, face à la misère concrète de leurs administrés, fermaient souvent les yeux sur des pratiques officiellement interdites.

Le VIe Congrès n'inventa pas le Đổi Mới : il reconnut, formalisa et étendit ce qui existait déjà dans les interstices d'un système qui ne fonctionnait plus.

Les grandes mesures — une décollectivisation tranquille

Les premières années du Đổi Mới furent marquées par une série de réformes dont les effets allaient s'avérer considérables. La plus importante, dans l'immédiat, fut la décollectivisation agricole. Le Khoán 10 de 1988 — un arrêté qui rendait aux ménages agricoles le droit d'exploiter la terre pour leur propre compte, en échange d'une partie de la récolte versée à l'État — transforma en quelques années un pays importateur de riz en l'un des premiers exportateurs mondiaux.

La libéralisation du commerce privé permit à des millions de petits commerçants et artisans d'exercer légalement des activités qui étaient jusqu'alors tolérées au mieux, réprimées au pire. Les marchés de rue, les petits ateliers, les restaurants familiaux sortirent de la clandestinité et s'épanouirent. L'ouverture aux investissements étrangers directs, formalisée par une loi de 1987, attira progressivement des capitaux asiatiques — Taïwan, Corée du Sud, Singapour, Japon — puis occidentaux.

Le tournant de 1995 — la normalisation avec les États-Unis

La dynamique du Đổi Mới fut accélérée par un événement diplomatique décisif : la normalisation des relations entre le Vietnam et les États-Unis en juillet 1995 — vingt ans après la fin de la guerre. La levée de l'embargo américain ouvrit le Vietnam sur l'économie mondiale, permit l'accès aux institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), et donna un signal fort aux investisseurs qui hésitaient encore.

Pour la diaspora vietnamienne, cette normalisation fut aussi une ouverture : la possibilité de retourner au pays, d'y investir, d'y envoyer de l'argent sans risquer la confiscation. Les transferts de fonds de la diaspora — les kiều hối — allaient devenir une source de devises considérable pour le Vietnam, dépassant aujourd'hui plusieurs milliards de dollars annuels.

La transformation — chiffres et réalités

Les résultats du Đổi Mới sont spectaculaires en termes macroéconomiques. Entre 1986 et 2010, le PIB par habitant du Vietnam a été multiplié par huit. La pauvreté extrême, qui touchait plus de 70 % de la population en 1986, est tombée sous les 10 % au début des années 2010. Le Vietnam est devenu en trente ans un pays à revenu intermédiaire, manufacturier important, exportateur de produits électroniques, de vêtements, de chaussures et de café.

Mais les chiffres ne racontent pas tout. La transformation est d'abord une transformation des vies quotidiennes. La génération née dans les années 1990 a grandi dans un Vietnam profondément différent de celui de leurs parents : avec une alimentation suffisante, un accès à l'éducation, un téléphone portable, internet, la possibilité de rêver à des trajectoires professionnelles que la génération précédente n'aurait pas osé imaginer.

Les ombres du miracle

Le Đổi Mới n'a pas tout résolu, et il serait inexact de le présenter sans nuances. La croissance économique s'est accompagnée d'une montée des inégalités — entre les zones urbaines et rurales, entre les régions, entre ceux qui ont su saisir les opportunités de la libéralisation et ceux qui en ont été exclus. La corruption, structurelle dans un système où l'État conserve un rôle considérable, reste un frein important.

La dégradation environnementale est un autre prix payé : déforestation, pollution des fleuves et des nappes phréatiques, qualité de l'air dégradée dans les grandes villes. Le delta du Mékong — grenier à riz du Vietnam et de l'Asie du Sud-Est — est menacé par la montée des eaux et par les barrages construits en amont par la Chine, dans une crise écologique dont les effets se font déjà sentir.

Et les libertés politiques, elles, n'ont pas suivi la libéralisation économique. Le Parti communiste a su gérer la contradiction d'une ouverture économique radicale maintenue dans un cadre politique autoritaire — un modèle souvent comparé à celui de la Chine, avec lequel il partage effectivement plusieurs traits.

Ce que le Đổi Mới dit de l'identité vietnamienne

Pour la diaspora, le Đổi Mới a posé une question existentielle difficile : comment se situer face à un Vietnam qui changeait, qui devenait riche, qui semblait réussir — et qui était toujours gouverné par le régime que beaucoup avaient fui ?

Cette tension n'a pas de résolution simple. Certains membres de la diaspora ont choisi le pragmatisme : y investir, y retourner, y construire quelque chose, sans valider pour autant le régime politique. D'autres ont maintenu une distance de principe, refusant de contribuer à la légitimation d'un pouvoir qu'ils ne reconnaissent pas.

Mais une chose est certaine : le Vietnam de 2026 n'est plus le Vietnam de 1986. Il est l'un des pays les plus dynamiques d'Asie du Sud-Est, une société en transformation rapide, habitée par une jeunesse que le poids de l'histoire divise moins que ses parents ne le furent. Le Đổi Mới a produit, parmi ses nombreux effets, celui-ci : un Vietnam avec lequel la diaspora peut désormais avoir une conversation, même si cette conversation reste parfois difficile.

Le Renouveau n'est pas terminé. Il continue, dans les rues d'Hô-Chi-Minh-Ville comme dans les décisions d'un jeune entrepreneur de la diaspora qui choisit d'aller planter quelque chose au pays de ses parents.

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