Il existe des villes qui ont été, le temps d'un siècle ou deux, le centre du monde — ou du moins de la partie du monde qui comptait alors. Hội An fut de celles-là. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, ce port situé à l'embouchure de la rivière Thu Bồn, sur la côte centrale du Vietnam actuel, accueillit des marchands japonais, chinois, portugais, hollandais, arabes et indiens. Des jonques et des caraques y mouillaient côte à côte. Des langues de quatre continents s'y croisaient dans les entrepôts et les maisons de négoce. Hội An — connue des Européens sous le nom de « Faifo » — était un nœud de la Route de la Soie maritime, et son histoire méconnue dit quelque chose d'essentiel sur la place du Vietnam dans l'économie-monde d'Ancien Régime.
La géographie du destin
Hội An n'est pas devenue un grand port par accident. Sa situation géographique la désignait : la rivière Thu Bồn, navigable loin dans l'intérieur des terres, permettait d'acheminer vers la côte les produits de l'arrière-pays — bois précieux, cannelle du Quảng Nam (parmi les meilleures d'Asie), soie, laque, céramique des ateliers du Centre et du Nord. La baie proche de Da Nang offrait un mouillage protégé pour les grands navires. Et la position de Hội An sur les routes de navigation entre la Chine, le Japon et l'Asie du Sud-Est en faisait une escale naturelle pour les flottes marchandes qui suivaient les vents de mousson : vers le nord en hiver, vers le sud en été.
C'est cette mécanique des vents — le même mécanisme qui organisa les échanges maritimes de l'océan Indien pendant des millénaires — qui explique la saisonnalité de Hội An. Les marchands japonais arrivaient avec la mousson du nord-est en novembre et décembre, restaient plusieurs mois pour commercer, et repartaient avec la mousson du sud-ouest au printemps. Certains s'installèrent définitivement. La communauté japonaise de Hội An, à son apogée au début du XVIIe siècle, comptait plusieurs centaines de familles.
La cité des marchands — une Venise asiatique
L'urbanisme de Hội An était celui d'une ville marchande cosmopolite : des rues étroites perpendiculaires à la rivière, bordées de maisons-entrepôts à deux étages dont le rez-de-chaussée servait de comptoir et le premier étage de logement et de stockage. Les différentes communautés y avaient leurs propres espaces : le quartier japonais à l'est du pont, les quartiers chinois organisés par origine régionale — Fujian, Canton, Chaozhou, Hainan — chacun avec sa hội quán (maison communautaire) qui servait à la fois de temple, de lieu de réunion et de chambre de commerce informelle.
Le pont japonais — symbole d'une coexistence
Le pont couvert japonais (Chùa Cầu), construit au début du XVIIe siècle selon la tradition japonaise et surmonté d'un petit temple bouddhiste, est aujourd'hui le symbole architectural de Hội An. Il relie le quartier japonais au quartier chinois sur le canal qui séparait les deux communautés. C'est une métaphore bâtie : un pont entre deux mondes, construit par l'un pour rejoindre l'autre, surmonté d'un lieu de culte commun. L'histoire ne retient pas toujours ses symboles les plus beaux — celui-ci mérite qu'on le remarque.
Les relations entre communautés japonaise et chinoise à Hội An n'étaient pas sans tensions — les rivalités commerciales étaient réelles. Mais elles se régulaient dans le cadre d'une ville qui avait besoin de tous ses marchands pour prospérer. Les seigneurs Nguyễn, qui contrôlaient le territoire depuis Huế, arbitraient ces tensions avec un pragmatisme remarquable : ils voulaient les taxes et les produits de luxe que le commerce international apportait, et ils protégeaient en conséquence tous ceux qui venaient commercer, quelle que soit leur origine.
Les Européens — Portugais, Jésuites et Hollandais
Les Portugais sont parmi les premiers Européens à faire escale à Hội An, dès le milieu du XVIe siècle. Ils y viennent chercher la soie, les épices et les céramiques, et y laissent des mots — le terme « Faifo » lui-même serait une déformation portugaise de « phố Hội » (les rues de Hội An). Ils font aussi venir des missionnaires jésuites, dont l'un, Alexandre de Rhodes, séjournera au Vietnam au début du XVIIe siècle et contribuera de façon décisive à la romanisation de la langue vietnamienne — le chữ quốc ngữ que les Vietnamiens utilisent aujourd'hui est son héritage indirect.
La VOC hollandaise et le commerce de la soie
À partir des années 1630, la Compagnie hollandaise des Indes orientales (VOC) établit un comptoir à Hội An. Les Hollandais viennent y acheter principalement la soie vietnamienne, qu'ils revendent ensuite au Japon — le Japon étant alors le seul débouché de la soie asiatique que les Portugais ne contrôlaient pas. Le triangle commercial Vietnam-Hollande-Japon est l'une des routes les plus rentables du commerce asiatique du XVIIe siècle. Les archives de la VOC conservées à La Haye contiennent des milliers de documents mentionnant Hội An — une source historique de premier ordre pour qui veut comprendre la ville dans sa dimension internationale.
Le déclin — et la survie
La fermeture du Japon (sakoku, l'édit de 1635) mit fin aux activités de la communauté japonaise de Hội An : les marchands ne purent plus rentrer dans leur pays, et leurs descendants s'assimilèrent progressivement à la population locale. La VOC se retira progressivement au cours du XVIIIe siècle. Les guerres Tây Sơn à la fin du XVIIIe siècle perturbèrent les routes commerciales. Et quand les Français colonisèrent le Vietnam au XIXe siècle, ils développèrent Da Nang comme port principal, laissant Hội An dans une relative léthargie.
C'est cette mise en sommeil qui sauva la ville. Faute d'investissements et de développement massif, le vieux tissu urbain du XVIIe siècle survécut intact. Quand l'UNESCO classa Hội An au patrimoine mondial de l'humanité en 1999, c'est cet accident de l'histoire qu'elle reconnaissait : une ville du XVIIe siècle préservée au XXIe, survivante de sa propre marginalisation.
Ce que Hội An dit du Vietnam
L'histoire de Hội An contredit plusieurs clichés tenaces sur le Vietnam. Ce n'est pas une nation repliée sur elle-même, défensive, tournée vers la terre. C'est, dans certaines de ses périodes les plus créatrices, une civilisation maritime, ouverte sur le monde, capable d'intégrer des populations étrangères dans un cadre pragmatique et fécond.
La céramique de Hội An illustre cette synthèse : influencée par les techniques chinoises mais développant ses propres formes et décors, exportée jusqu'au Japon, aux Philippines, en Indonésie et jusqu'en Turquie, elle témoigne d'un savoir-faire local qui dialoguait avec l'international sans se dissoudre en lui.
C'est peut-être là le vrai legs de Hội An : la démonstration que l'ouverture et l'identité ne s'excluent pas. Que l'on peut être profondément vietnamien et profondément connecté au monde. Que ces deux affirmations, loin de se contredire, se renforcent.
La ville aux lanternes n'a jamais oublié cela. Et ses ruelles ocres, parcourues aujourd'hui par des millions de visiteurs, portent encore, dans leurs proportions et leurs matériaux, la mémoire de ce moment où le Vietnam était au centre du monde.