Le mot « Indochine » est lui-même une construction — une superposition de deux noms de continents qui dit, dès son étymologie, la logique de l'entreprise coloniale française : un territoire situé entre l'Inde et la Chine, défini par sa position géographique relative à d'autres civilisations plutôt que par sa propre identité. Pendant près d'un siècle, de 1858 à 1954, la France administra ce territoire — qui englobait le Vietnam actuel, le Cambodge et le Laos — sous le nom d'Union indochinoise. L'héritage de cette domination est, pour les Vietnamiens et pour la diaspora, une question toujours ouverte : complexe, douloureuse, et impossible à réduire à une lecture univoque.

La conquête — une entreprise lente et violente

La colonisation du Vietnam ne fut pas un événement unique mais un processus étalé sur plusieurs décennies. Les premières interventions militaires françaises datent de 1858-1862, avec la prise de Saigon et la cession de la Cochinchine. L'Annam et le Tonkin ne tombèrent sous contrôle français qu'entre 1883 et 1885, après des campagnes militaires marquées par une résistance acharnée des forces vietnamiennes.

Cette résistance est importante à souligner. La colonisation du Vietnam ne fut jamais passive — elle fut combattue, dès le début, par des mouvements de résistance variés : rébellions armées de lettrés confucéens (Cần Vương), résistance paysanne, assassinats de fonctionnaires coloniaux.

Les structures de domination

L'administration coloniale française restructura profondément la société vietnamienne. Le système mandarin traditionnel fut progressivement démantelé au profit d'une administration coloniale. Les terres furent expropriées pour créer de grandes plantations de caoutchouc, de café et de riz destinées à l'exportation. Les paysans, souvent spoliés de leurs terres, furent contraints au travail salarié dans des conditions proches du servage.

L'exploitation économique était la raison d'être de l'entreprise coloniale — Albert Sarraut, gouverneur général de l'Indochine, l'affirmait sans détour dans ses écrits. Les ressources vietnamiennes — riz, charbon, caoutchouc, opium (dont la production et la vente étaient un monopole colonial lucratif) — furent extraites au bénéfice de la métropole et d'une élite coloniale.

Les hybridations — ce que la colonisation a aussi produit

Il serait inexact, et intellectuellement malhonnête, de réduire un siècle de présence française à la seule violence et à la seule exploitation. L'histoire coloniale est aussi une histoire d'hybridations, de rencontres, de créations qui n'auraient pas existé sans elle — et qui posent des questions éthiques complexes que les historiens continuent de débattre.

L'architecture des villes vietnamiennes porte l'empreinte française de façon encore très visible. L'Opéra de Hanoi, la cathédrale Notre-Dame de Saigon, les bâtiments de l'ancienne administration coloniale — ces édifices sont aujourd'hui des éléments du paysage urbain vietnamien, appropriés, transformés, habités autrement que leurs constructeurs ne l'avaient prévu.

La langue française a laissé des traces dans le vietnamien contemporain — des centaines de mots d'emprunt : cà phê (café), ga (gare), (beurre), bánh mì (pain), xi măng (ciment). Ces emprunts ne sont pas des contaminations — ils témoignent d'une réalité historique que la langue a enregistrée et rendue sienne.

L'émergence de l'intelligentsia moderniste

La colonisation française a, par une ironie de l'histoire, contribué à créer les conditions de sa propre contestation. L'École des Beaux-Arts d'Indochine, les lycées Chasseloup-Laubat et Albert Sarraut, l'Université indochinoise de Hanoi formèrent une intelligentsia vietnamienne francophone qui put lire Marx, Rousseau, Hugo et les Lumières dans leur langue originale — et retourner ces outils intellectuels contre l'ordre colonial.

Ho Chi Minh, avant d'être un révolutionnaire, était un étudiant formé par la culture française qui utilisait la rhétorique des Droits de l'Homme pour dénoncer le colonialisme. La colonisation française a nourri, malgré elle, le nationalisme qui l'a chassée.

1954 — la fin d'une époque, pas la fin de l'histoire

Les accords de Genève du 21 juillet 1954, signés après la défaite française à Điện Biên Phủ, mirent fin à la présence militaire française en Indochine. Cette défaite — la première fois qu'une armée coloniale européenne était vaincue militairement par un mouvement de résistance asiatique — eut un retentissement mondial et inspira les mouvements d'indépendance d'Afrique et d'Asie.

Pour les Vietnamiens de la diaspora en France, le rapport à l'héritage colonial est particulièrement chargé. Ils vivent dans le pays qui a colonisé le pays de leurs ancêtres — et ce pays leur a offert, pour certains, un refuge, une éducation, une vie. Cette double relation est difficile à tenir dans une seule posture.

C'est ce regard honnête sur l'histoire qui permet, seul, de construire quelque chose au-delà d'elle.

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