En l'an 40 de notre ère, deux femmes montèrent sur des éléphants de guerre et soulevèrent un peuple. En trois mois, elles reprirent soixante-cinq citadelles à l'empire Han qui occupait le territoire vietnamien depuis cent cinquante ans. Pendant deux ans, Trưng Trắc régna en souveraine sur un État indépendant. Puis, en 43, le général Ma Yuan écrasa la révolte, et les sœurs disparurent dans les eaux du fleuve Hát — selon la légende, pour ne pas tomber vivantes aux mains de l'envahisseur. Deux mille ans plus tard, leur mémoire n'a pas faibli.

Un soulèvement dans un monde confucéen

Pour comprendre ce que les sœurs Trưng représentent, il faut mesurer l'anomalie historique qu'elles constituent. La domination Han avait apporté au territoire vietnamien non seulement une administration coloniale, mais un système de valeurs : le confucianisme, avec sa hiérarchie stricte des rôles sociaux, sa subordination de la femme au mari, du fils au père, du sujet au souverain. L'ordre Han réorganisait la société selon des catégories qui n'étaient pas toujours celles des populations locales du delta du fleuve Rouge.

Car les sociétés Lạc Việt de cette période n'étaient pas structurées selon le même modèle patriarcal. Les sources chinoises de l'époque Han — et c'est remarquable qu'elles le notent — mentionnent avec une légère perplexité la place des femmes dans ces communautés : leur participation au commerce, à la vie publique, parfois au commandement militaire. Les sœurs Trưng n'émergent pas du néant. Elles émergent d'une société où leur prise du pouvoir était, sinon banale, du moins concevable.

La noblesse locale et la rupture coloniale

Trưng Trắc était issue de la famille des Lạc tướng, les seigneurs locaux qui administraient les territoires sous la suzeraineté chinoise. Son mari, Thi Sách, fut exécuté par le gouverneur Han Su Ding — un acte d'intimidation destiné à briser la résistance des élites locales. C'est cette exécution qui précipite le soulèvement. La chronique Hậu Hán Thư (Livre des Han postérieurs), rédigée côté chinois, note sèchement que Trưng Trắc, « femme courageuse », se révolta après la mort de son mari. Les chroniques vietnamiennes ultérieures, elles, insistent davantage sur la dimension politique : la révolte n'est pas le geste d'un deuil, mais celui d'une héritière qui reprend ce qui lui appartient.

Cette double lecture n'a jamais cessé de traverser la mémoire nationale.

Ce que le mythe dit du Vietnam

Les sœurs Trưng sont entrées dans la mémoire collective vietnamienne avec une puissance que peu de figures historiques peuvent égaler. Leur culte s'est développé dès les siècles suivants : des temples leur furent dédiés à travers le delta du fleuve Rouge, notamment le temple Hai Bà Trưng à Đồng Nhân, dans ce qui est aujourd'hui Hanoi, où leur culte est encore actif. Chaque année, le sixième jour du deuxième mois lunaire, des processions commémorent leur sacrifice.

Héroïnes nationales, miroir d'une identité résistante

Ce qui frappe dans la construction du mythe, c'est la manière dont il articule deux éléments a priori contradictoires dans la culture vietnamienne confucéenne : la féminité et le pouvoir guerrier. Le Vietnam a su — et c'est une singularité à souligner — intégrer des femmes dans son panthéon héroïque national d'une façon que peu de cultures d'Asie de l'Est ont fait à la même époque. Outre les sœurs Trưng, la figure de Bà Triệu — guerrière du IIIe siècle qui combattit l'occupation Wu — occupe une place similaire dans l'imaginaire collectif.

Ces figures ne sont pas anecdotiques. Elles disent quelque chose d'essentiel sur la manière dont le Vietnam a construit son identité nationale : une identité fondée non sur la conquête, mais sur la résistance ; non sur la domination, mais sur la survie. Être vietnamien, selon ce récit fondateur, c'est refuser de disparaître — fût-ce au prix du sacrifice ultime.

L'influence confucéenne et la tension mémorielle

Il faut cependant nuancer ce tableau. Au fil des siècles, à mesure que le confucianisme s'enracinait plus profondément dans les structures de l'État vietnamien — notamment sous les dynasties Lý, Trần et surtout Lê —, les figures des sœurs Trưng furent progressivement réinterprétées. Les textes lettrés des XVe et XVIe siècles insistent davantage sur leur loyauté filiale et conjugale que sur leur puissance politique. Trưng Trắc venge son mari — elle ne revendique pas le pouvoir pour lui-même. La dimension féministe, si l'on peut utiliser ce terme de façon anachronique, fut atténuée au profit d'une lecture plus orthodoxe.

Ce processus de domestication du mythe est lui-même historiquement instructif : il révèle la tension permanente entre un substrat culturel Lạc Việt antérieur à la sinicisation, et les formes que le confucianisme a imposées sur la mémoire collective. Les sœurs Trưng sont le lieu de cette tension — et c'est sans doute ce qui explique leur permanence.

Deux mille ans de présence vivante

Aujourd'hui, la rue Hai Bà Trưng existe dans presque toutes les villes du Vietnam. Leur portrait figure dans les manuels scolaires de la première à la dernière page de la scolarité obligatoire. Leur image orne des timbres, des billets de banque, des fresques murales dans les quartiers populaires d'Hô-Chi-Minh-Ville comme dans les rues de Hanoi.

Dans la diaspora, elles occupent une place différente mais tout aussi présente : celle du symbole d'une résilience transmise. Les associations culturelles vietnamiennes en France, aux États-Unis, au Canada organisent régulièrement des commémorations qui mêlent la rigueur historique et la dimension identitaire. Pour une jeunesse née loin du delta du fleuve Rouge, les sœurs Trưng ne sont pas tant un épisode d'histoire ancienne qu'un argument : la preuve que ce peuple a toujours su se relever.

L'historien Keith Taylor, dans The Birth of Vietnam, souligne que la révolte des Trưng marque le moment où « une conscience collective vietnamienne distincte commence à s'articuler politiquement ». C'est-à-dire : le moment où un territoire cesse d'être une province pour commencer à se penser comme une nation.

Deux femmes sur des éléphants de guerre. Soixante-cinq citadelles reprises en trois mois. Et deux mille ans de mémoire qui refusent, eux aussi, de capituler.

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