Il y a quelque chose d'unique dans la façon dont le Têt approche. Plusieurs semaines avant le premier jour de l'année lunaire, quelque chose change dans l'atmosphère des foyers vietnamiens — une accélération douce, un surcroît d'activité, une tension entre le désir de clore l'année qui part et l'impatience de l'année qui vient. Les marchés se remplissent de fleurs de pêcher roses et de branches de kumquat dorées. Les cuisines s'animent de préparations longues et rituelles. Et partout, dans les familles de Hanoi comme dans celles de la diaspora à Lyon ou à Toronto, la même question implicite : suis-je prêt pour le Têt ?
Tết Nguyên Đán — l'aurore du premier jour
Le nom complet est Tết Nguyên Đán — littéralement « fête de l'aurore du premier matin ». Il désigne le Nouvel An du calendrier lunisolaire, le même qui structure les fêtes du Japon, de la Corée et de la Chine. Mais si le calendrier est partagé, les traditions qui l'entourent sont profondément vietnamiennes.
Le Têt tombe entre fin janvier et mi-février selon les années — le premier jour du premier mois lunaire. Mais la fête débute bien avant : le 23e jour du douzième mois lunaire, avec la cérémonie du Táo Quân, les « Dieux du Foyer ». Selon la tradition, ce jour-là, les trois génies du foyer — deux hommes et une femme, protecteurs de la maison — remontent au ciel pour faire leur rapport annuel à l'Empereur de Jade sur le comportement des habitants. On les envoie avec des offrandes soignées et, symboliquement, des carpes vivantes qu'on relâche dans les rivières ou les lacs. Ce geste inaugural donne le ton : le Têt est d'abord une affaire de relations — avec les dieux, avec les ancêtres, avec les autres.
Les préparations — une semaine d'intense activité
La semaine qui précède le Têt est une période d'agitation domestique intense. Les maisons sont nettoyées de fond en comble — pour chasser les mauvais esprits de l'année écoulée et accueillir les bons de l'année nouvelle. Les dettes sont remboursées, les conflits apaisés, les brouilles effacées autant que possible. On entre dans la nouvelle année propre — propre physiquement, propre moralement.
Les préparations culinaires occupent une place centrale. Le bánh chưng — gâteau de riz gluant farci de porc et de haricots mungo, enveloppé dans des feuilles de bananier et cuit pendant une nuit entière — est le plat emblématique du Têt du Nord. Sa préparation est un rituel familial : toute la famille se réunit autour de la marmite, on veille ensemble jusqu'à l'aube, on raconte des histoires. La recette du bánh chưng est ancienne — une légende l'attribue au prince Lang Liêu, fils du roi Hùng, qui l'aurait offert à son père comme symbole de la terre nourricière. Sa forme carrée représente la Terre, le ciel rond du bánh giầy qui l'accompagne représente le Ciel.
La nuit du réveillon — Giao Thừa
La nuit du passage à la nouvelle année — Giao Thừa — est le moment le plus solennel du Têt. À minuit, les familles s'installent devant l'autel des ancêtres pour les cérémonies d'offrandes et de prières. Les encens sont allumés, les feux d'artifice embrasent le ciel au-dessus des villes, et pendant quelques minutes, le Vietnam tout entier est suspendu dans ce moment de bascule entre deux temps.
Le premier visiteur à entrer dans la maison après minuit — le xông nhà — est d'une importance considérable. Selon la croyance traditionnelle, sa fortune, son signe astrologique et son état d'esprit au moment de franchir le seuil détermineront en partie le cours de l'année pour les habitants. On choisit ce premier visiteur avec soin, ou on fait entrer le chef de famille en premier si on ne veut pas courir le risque d'un invité de mauvais augure. Cette attention portée au premier geste de l'année dit quelque chose d'essentiel sur la philosophie du Têt : les commencements comptent. L'intention du premier jour colore les 364 jours qui suivent.
Les trois jours — une hiérarchie des visites
Le premier jour du Têt est réservé à la famille la plus proche — les parents et grands-parents. Les enfants, vêtus de neuf — rouge et or de préférence, couleurs de bonheur et de prospérité —, font leur génuflexion devant les anciens et reçoivent les lì xì, les enveloppes rouges contenant de l'argent et des vœux de bonne année. Le lì xì n'est pas tant un cadeau matériel qu'un rituel de transmission : les anciens transmettent leur bénédiction aux jeunes, et les jeunes reconnaissent, par ce geste, la hiérarchie affective de la famille.
Le deuxième jour est souvent consacré aux amis proches, le troisième aux voisins et aux relations plus distantes. Cette gradation des visites n'est pas anodine : elle révèle la cartographie des liens qui structure la vie sociale vietnamienne.
Le Têt dans la diaspora — une fête qui résiste
De toutes les traditions culturelles vietnamiennes, le Têt est peut-être celle qui résiste le mieux à la transplantation. Dans les communautés de la diaspora, il est maintenu avec une constance et une intensité qui surprennent ceux qui s'attendraient à voir la distance géographique éroder les pratiques rituelles.
Les raisons de cette résistance sont multiples. Le Têt est une fête qui se fait en famille, au foyer — elle ne dépend pas d'infrastructures publiques, d'espaces communs ou de célébrations collectives qui pourraient être difficiles à organiser loin du pays. Elle se transporte avec les personnes qui la pratiquent. Une famille vietnamienne à Bordeaux peut célébrer le Têt avec la même intensité qu'une famille à Hanoi — il suffit d'une branche de pêcher (ou de prunus disponibles chez les fleuristes), d'un autel des ancêtres, et du bánh chưng qu'on peut trouver dans les épiceries asiatiques ou préparer soi-même.
Ce que le Têt transmet
Pour les enfants de la deuxième génération nés en diaspora, le Têt est souvent le premier contact conscient avec la culture vietnamienne de leurs parents. C'est la fête où on parle vietnamien sans gêne, où on mange des plats qu'on ne mange que ce jour-là, où on reçoit les enveloppes rouges et où on comprend, par le corps autant que par l'esprit, que cette famille appartient à quelque chose de plus grand qu'elle-même.
La transmission du Têt est une transmission du temps — du temps cyclique, du temps qui revient, du temps qui fait que les morts sont toujours présents parmi les vivants le premier jour de l'année. Dans une culture diasporique qui risque de perdre progressivement ses points d'ancrage, le Têt est un des plus solides.
L'année repart. Les encens brûlent. Les ancêtres sont là. Bonne année — chúc mừng năm mới.
Pour aller plus loin
- Tết Nguyên Đán — Wikipedia (FR) — Wikipedia
- Patrimoine culturel immatériel vietnamien — UNESCO — UNESCO
- Journal of Vietnamese Studies — UC Press — UC Press
- Vietnam National Museum of History — Collections — Musée National