Au bout de la ligne T2 au départ de Sydney Central, après quarante minutes de train à travers la banlieue ouest de la métropole, on arrive à une gare dont les panneaux sont écrits en anglais et en vietnamien. On sort dans une rue où les enseignes annoncent des phở, des bánh mì, des bijouteries, des herboristes, des salons de coiffure — tout en vietnamien d'abord, en anglais ensuite. On est à Cabramatta. On est dans l'une des concentrations les plus denses de culture vietnamienne hors du Vietnam.
L'histoire — l'Australie et les boat people
La présence vietnamienne en Australie est directement liée à la chute de Saigon en 1975 et aux vagues de réfugiés qui suivirent. L'Australie, sous les gouvernements successifs de Malcolm Fraser puis de Bob Hawke, adopta une politique d'accueil des réfugiés indochinois relativement ouverte — malgré les résistances d'une partie de l'opinion publique encore marquée par les réflexes de la White Australia Policy abolie officiellement en 1973.
Entre 1975 et le milieu des années 1980, environ 70 000 réfugiés vietnamiens arrivèrent en Australie. À Sydney, la concentration dans le quartier de Cabramatta résulta en partie de cette politique de logement public qui regroupait les nouvelles arrivées dans les banlieues à bas loyers.
Les années difficiles — et la reconstruction
Les premières années furent dures. Cabramatta des années 1980 et début 1990 était un quartier pauvre, marqué par le trafic de drogue, la criminalité, les bandes de jeunes. Cette représentation, partielle et partiale, occultait ce qui se construisait en même temps : des commerces qui ouvraient, des familles qui travaillaient, une communauté qui se donnait des institutions. Les associations communautaires, les pagodes bouddhistes, les associations d'anciens combattants, les écoles de langue vietnamienne du week-end — toute une infrastructure associative émergea dans ces années.
Cabramatta aujourd'hui — une capitale de la diaspora
Cabramatta des années 2020 est une réussite — au sens modeste et concret du terme. Dans les rues de Cabramatta, cela se traduit par une vie commerciale intense et organisée. John Street, l'artère principale, concentre des restaurants, des épiceries asiatiques, des boutiques qui attirent des clients de toute la région de Sydney. Cabramatta est devenu une destination.
L'Arche de la Liberté — symbole et mémoire
À l'entrée du centre-ville de Cabramatta se dresse une arche monumentale inaugurée en 1995 : la Freedom Gate (Cổng Tự Do). Cette structure à l'architecture sino-vietnamienne, financée par la communauté et inaugurée en présence d'élus locaux et fédéraux, est devenue l'emblème du quartier — et un symbole de la trajectoire de la communauté : des boat people aux citoyens australiens qui ont leur arche dans l'espace public.
La communauté vietnamienne d'Australie — au-delà de Cabramatta
La communauté vietnamienne d'Australie compte aujourd'hui environ 300 000 personnes (données du recensement 2021), présentes dans toutes les grandes villes. La deuxième génération — née ou grandie en Australie — a suivi des trajectoires diverses. Des politiciens australiens d'origine vietnamienne siègent au Parlement fédéral et dans les parlements d'État. Des artistes, des écrivains, des cinéastes australo-vietnamiens contribuent à la culture nationale australienne.
La question du retour — et du double appartenance
Pour la génération née en Australie, le Vietnam est souvent un lieu de voyage, de découverte, parfois de réinstallation temporaire. Le boom économique du Vietnam depuis les années 2000 a attiré des jeunes Viet-Australiens qui retournent au pays ancestral avec leurs compétences bilingues, leur connaissance des marchés occidentaux, leur double culture.
À Cabramatta, les vieux qui ont fui sur des bateaux regardent leurs petits-enfants grandir en Australiens. Les petits-enfants regardent les vieux et comprennent quelque chose sur la résilience qu'aucune école ne peut enseigner.
Pour aller plus loin
- Cabramatta — Wikipedia (EN) — Wikipedia
- Vietnamese Australians — Wikipedia (EN) — Wikipedia
- Museum of Australian Democracy — Vietnamese Community — MOADOPH
- Journal of Vietnamese Studies — UC Press — UC Press