Il y a, dans la province de Ninh Thuận au centre du Vietnam, des villages où les femmes portent des robes brodées de motifs géométriques complexes, où les hommes pratiquent encore des rites agricoles d'origine hindouiste, où une langue très différente du vietnamien est transmise de mère en fille dans les ateliers de tisseranderie. Ces villages sont habités par des Chams — les descendants d'une civilisation qui a dominé le centre du Vietnam pendant plus d'un millénaire, avant de disparaître des livres d'histoire de la plupart de ceux qui vivent à quelques kilomètres d'eux.
Le royaume du Champa — mille ans de civilisation
Le Champa — ou Campā dans les inscriptions sanskrites — était un royaume hindouisé qui s'étendait, à son apogée, sur la majeure partie du littoral du Vietnam central et méridional actuel. Sa capitale principale était Indrapura (près de Da Nang actuelle), puis Vijaya (près de Quy Nhơn), puis Kauthara (région de Nha Trang).
Fondé autour du IIe siècle de notre ère, le Champa entretenait des relations commerciales et culturelles intenses avec l'Inde, Java, le Cambodge et la Chine. Sa religion était d'abord l'hindouisme — le culte de Shiva principalement — avant de se mêler progressivement au bouddhisme Mahayana et, après le XVe siècle, à l'islam introduit par les marchands malais.
L'architecture Cham — les briques qui durent
La trace la plus visible de cette civilisation est architecturale. Les tours Cham (tháp Chàm) — temples à base de briques construits selon des techniques dont le secret de leur durabilité est encore débattu — ponctuent le littoral central du Vietnam. Le complexe de Mỹ Sơn, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1999, est le plus imposant : plusieurs dizaines de temples et tours construits entre le IVe et le XIVe siècle, dédiés aux divinités hindouistes.
La longue disparition — mille ans de résistance et de recul
La relation entre le Đại Việt et le Champa fut, pendant des siècles, une relation de tension, de guerres intermittentes et d'expansion progressive du premier aux dépens du second. Le processus désigné par les historiens sous le nom de Nam Tiến — « avancée vers le Sud » — fut, vu du côté Cham, une lente dépossession territoriale.
1471 est la date charnière : le roi vietnamien Lê Thánh Tông s'empara de Vijaya, la capitale Cham, après un siège de vingt jours. Cette défaite fut catastrophique. Le Champa comme entité politique centralisée ne se releva pas. Les territoires Cham furent progressivement intégrés au Đại Việt.
La résistance dans le delta du Mékong — les Chams islamiques
Une partie des populations Cham se réfugia dans le delta du Mékong et en Cambodge voisin, se convertissant massivement à l'islam entre les XVe et XVIIe siècles. Aujourd'hui, on distingue deux grandes communautés Cham au Vietnam : les Chams hindouistes (Bà La Môn), concentrés dans les provinces de Ninh Thuận et Bình Thuận, et les Chams islamiques (Bà Ni), présents dans le Sud du Vietnam et au Cambodge, pratiquant un islam syncrétique qui intègre des éléments préislamiques.
Les Chams aujourd'hui — une communauté vivante
La population Cham au Vietnam est estimée entre 150 000 et 200 000 personnes. La langue Cham (tiếng Chăm) appartient à la famille austronésienne — elle est linguistiquement proche du malais, du javanais, du tagalog — et non du vietnamien. Cette différence de famille linguistique mesure l'écart historique entre les deux civilisations. La langue Cham a sa propre écriture, dérivée du sanskrit, encore enseignée dans certaines écoles communautaires.
Le textile Cham est l'un des arts les plus vivants de la communauté. Les motifs géométriques des tissages Cham — losanges, zigzags, animaux stylisés — sont reconnaissables entre tous. Des artisanes de Ninh Thuận maintiennent ces techniques de génération en génération.
La mémoire et l'oubli
Ce qui frappe dans l'histoire des Chams, c'est la façon dont cette civilisation — dont les tours sont des icônes du tourisme vietnamien — reste si peu connue du grand public. Des historiens vietnamiens, Cham et internationaux travaillent depuis plusieurs décennies à réécrire cette histoire de façon plus équilibrée — à redonner au Champa sa place dans la mosaïque de civilisations qui a formé le Vietnam d'aujourd'hui.
Les tours de Mỹ Sơn se dressent dans leur vallée, briques rouges dans la jungle. Elles attendaient depuis mille ans que quelqu'un prenne la peine de les regarder pour ce qu'elles sont : les restes d'une grandeur que personne n'a le droit d'oublier.
Pour aller plus loin
- Champa — Wikipedia (EN) — Wikipedia
- Le Champa, rival méconnu d'Angkor — Clio — Clio
- Mỹ Sơn — UNESCO World Heritage — UNESCO
- Journal of Vietnamese Studies — UC Press — UC Press