Il existe des livres qui arrivent au bon moment — pas seulement dans la vie d'un lecteur, mais dans l'histoire d'une communauté. Ru, publié en 2009 aux éditions Libre Expression au Québec, fut l'un de ces livres. En deux cents pages de prose fragmentée, lumineuse, d'une précision émotionnelle presque douloureuse, Kim Thúy racontait ce que des centaines de milliers de familles vietnamiennes avaient vécu et n'avaient jamais vu nommé avec cette exactitude : la traversée, le camp, l'arrivée dans le froid canadien, l'apprentissage d'une langue, la construction d'une vie nouvelle sur des décombres que personne autour de soi ne voyait.

Ru reçut le Prix du Gouverneur général du Canada — la plus haute distinction littéraire canadienne. Il fut traduit en trente langues. Il transforma Kim Thúy, ancienne avocate et restauratrice de Montréal, en l'une des voix les plus importantes de la littérature francophone contemporaine.

Mais avant l'écrivaine, il y a l'histoire.

La traversée — neuf ans et un bateau de bois

Kim Thúy est née en 1968 à Saigon dans une famille de la classe aisée du Sud. Son père était industriel, sa mère issue d'une famille lettrée. La chute de Saigon en avril 1975, puis les années de rééducation et d'expropriation qui suivirent, réduisirent progressivement cette aisance à rien. En 1979, la famille Kim décida de partir.

Elle avait neuf ans quand elle monta à bord d'un bateau de réfugiés avec ses parents et ses frères. La traversée dura plusieurs jours. Le bateau, comme tant d'autres, était surchargé, fragile, à la merci de la mer et des pirates. La famille survécut. Beaucoup d'autres, sur d'autres bateaux, ne survécurent pas.

Le camp de transit en Malaisie. Puis le Québec, l'hiver, le froid sidérant d'un pays où la neige n'existe pas dans la langue maternelle. Et la langue française — apprise à Saigon dans les écoles françaises, retrouvée au Québec dans un accent différent, une syntaxe légèrement décalée, une musique nouvelle.

L'apprentissage de la neige et du français québécois

Dans Ru, Kim Thúy décrit l'arrivée au Québec avec une précision qui touche à l'universel : la gentillesse maladroite des familles d'accueil, les bottes de neige trop grandes, les mots qu'on n'a jamais appris parce qu'ils désignent des choses qui n'existent pas dans les pays chauds. Ce passage de la chaleur de Saigon à l'hiver québécois est, dans son œuvre, à la fois littéral et métaphorique — une image de tout ce qui doit être appris, reconstitué, réinventé quand on recommence une vie à neuf ans dans un autre monde.

L'œuvre — fragments de lumière

La prose de Kim Thúy est immédiatement reconnaissable. Elle écrit par fragments courts — des paragraphes de quelques lignes, parfois quelques mots — qui s'assemblent en mosaïque pour former quelque chose qui ressemble à la mémoire : non linéaire, traversée d'éclats lumineux et d'ombres, toujours précise dans le détail sensoriel.

Ru (2009) — le titre joue sur un double sens : ru en français désigne un petit ruisseau ; ru en vietnamien () peut évoquer la berceuse, le bercement. Cette ambivalence linguistique est au cœur du projet.

Mãn (2013) — roman consacré à une jeune femme vietnamienne qui s'installe à Montréal et découvre, dans la cuisine, une langue universelle du désir et de l'appartenance. La gastronomie y est traitée avec une précision presque technique, et une sensualité que Kim Thúy revendique.

Vi (2016) — retour à la forme fragmentée de Ru, cette fois pour explorer des questions de genre, de corps, d'identité dans l'espace entre le Vietnam et l'Occident.

Em (2020) — retour au Vietnam de la guerre, à travers les trajectoires de personnages féminins dont les histoires s'entrelacent sur plusieurs décennies. Le livre le plus ambitieux de son corpus par l'ampleur des voix qu'il fait entendre.

La langue comme territoire

Ce qui frappe dans l'œuvre de Kim Thúy, c'est son rapport à la langue française. Ce n'est pas sa langue maternelle — le vietnamien est sa première langue, puis le français de Saigon, puis le français québécois. Elle écrit pourtant en français avec une liberté et une précision qui font penser que la distance du traducteur peut être un avantage : elle choisit chaque mot délibérément, sans automatismes, avec la conscience aiguë de ce que chaque terme fait ou ne fait pas.

« Le français m'a choisie autant que je l'ai choisi », a-t-elle dit dans des interviews. « Je n'ai pas eu à le conquérir : il était là, dans mes années d'école à Saigon, dans les livres de ma mère. Au Québec, je l'ai retrouvé — différent, mais reconnaissable. »

Kim Thúy et la diaspora — une voix collective

Le paradoxe de Kim Thúy, c'est d'avoir écrit des livres très personnels qui sont devenus des œuvres collectives. Des milliers de lecteurs vietnamiens de la diaspora ont reconnu dans Ru leur propre histoire, ou l'histoire de leurs parents, ou ce qu'ils n'avaient jamais réussi à formuler. Des lettres lui sont parvenues du monde entier — de France, d'Australie, d'Allemagne, des États-Unis — de Vietnamiens qui n'avaient jamais lu un livre en français de leur vie, et qui avaient lu Ru d'une traite.

Cette résonance communautaire est le signe qu'elle a touché quelque chose de partagé — le trauma de l'exil, certes, mais aussi quelque chose de plus subtil : la façon dont on reconstruit une identité à partir de ce qui reste, la façon dont la mémoire sélectionne les détails lumineux pour survivre aux deuils.

Kim Thúy ne se présente pas comme porte-parole d'une communauté — elle a souvent dit son inconfort avec ce rôle. Elle écrit depuis une expérience singulière, et c'est précisément cette singularité qui rend l'œuvre universelle. Ru n'est pas un livre sur les boat people : c'est un livre sur une petite fille qui apprend à habiter plusieurs mondes à la fois.

La cuisine comme deuxième langage

Un détail biographique important : avant de devenir écrivaine à temps plein, Kim Thúy a tenu un restaurant vietnamien à Montréal pendant plusieurs années. Cette expérience n'est pas anecdotique — elle irrigue Mãn, elle informe le rapport au corps et aux sens qui traverse toute son œuvre.

La cuisine, dans son univers, est une forme de langage qui précède les mots — ou qui dit ce que les mots ne peuvent pas dire. Un bouillon de phở, une assiette de bánh cuốn, la texture d'une bánh bao — ces aliments sont dans ses livres des vecteurs de mémoire, d'amour, de transmission.

Dans cette façon d'écrire la nourriture — pas comme recette, pas comme décor, mais comme langue — Kim Thúy rejoint quelque chose de très profondément vietnamien : la conviction que manger ensemble est une forme de conversation, et que cuisiner pour quelqu'un est une façon de lui dire ce qu'on ne peut pas mettre en mots.

Kim Thúy vit à Montréal. Elle continue d'écrire, de voyager, et de donner des lectures dans le monde entier. Son œuvre est traduite dans une trentaine de langues et figure dans les programmes universitaires de littérature francophone dans plusieurs pays.

Vietmag l'a rencontrée à Paris, lors d'une escale de tournée. La conversation a duré trois heures. Elle ne semblait jamais pressée de partir.

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