Il faut du temps pour comprendre la laque vietnamienne. Non pas le temps d'un regard, ni même celui d'une visite de musée. Le temps qu'exige le sơn mài est celui de sa propre fabrication : des mois de travail, des dizaines de couches appliquées une à une, des séchages successifs dans une humidité contrôlée, des ponçages patients qui révèlent, couche après couche, des profondeurs que l'artisan avait enfouies. Le sơn mài n'est pas un art de l'immédiateté. C'est un art de la durée — et peut-être, en cela, l'un des plus représentatifs de la culture vietnamienne.
La résine sơn — une matière vivante
Le mot sơn mài désigne à la fois la technique et le matériau. Sơn est la résine de l'arbre Rhus succedanea — le cây sơn vietnamien — une plante de la famille des Anacardiacées, cousine du sumac et de l'urushi japonais. Cette résine, récoltée par incision de l'écorce comme on récolte le latex, est l'une des substances naturelles les plus complexes qui existent : polymère organique, elle durcit au contact de l'humidité et de l'oxygène, développe au fil des couches une profondeur et une résistance que rien de synthétique n'égale vraiment.
Mài signifie polir, poncer. La technique du sơn mài est donc, dans son nom même, une définition de son geste central : on applique, on laisse durcir, on ponce — et on recommence. Chaque couche est un temps. Un tableau en sơn mài en contient parfois trente, quarante, cinquante.
L'histoire — de l'artisanat à l'art
La technique de la laque est ancienne en Asie du Sud-Est. Des objets laqués ont été retrouvés au Vietnam dans des contextes archéologiques remontant à plusieurs millénaires. Pendant des siècles, la laque était d'abord un artisanat de protection : on enduisait les bois des temples, des meubles, des statues pour les protéger de l'humidité tropicale et des insectes. La laque était utile avant d'être belle.
Le tournant décisif intervient dans les années 1920-1930, dans le contexte de l'École des Beaux-Arts d'Indochine fondée par les Français à Hanoi en 1925. Des artistes vietnamiens — Nguyễn Gia Trí, Trần Văn Cẩn, Tô Ngọc Vân — entreprirent de traiter la laque comme un medium de peinture à part entière. Ils expérimentèrent de nouvelles techniques d'incrustations — coquilles d'œuf (vỏ trứng), nacre, feuilles d'or et d'argent — et développèrent un vocabulaire visuel propre qui mêlait les influences de l'Art déco occidental et de l'esthétique traditionnelle vietnamienne.
La technique — une alchimie de patience
Sur un support de bois (souvent du bois de manguier, léger et stable), l'artisan applique d'abord plusieurs couches de préparation — des mélanges de résine, de poudre de terre et de cendres. Puis commencent les couches de laque proprement dite : noire, brune, rouge, chaque teinte obtenue par des mélanges spécifiques avec des pigments minéraux ou végétaux.
Entre chaque couche, un séchage en chambre humide (souvent une semaine minimum), puis un ponçage à la pierre ponce d'une finesse croissante. L'artisan travaille à l'aveugle — il ne voit pas le résultat final. C'est seulement lors du ponçage final, qui « ouvre » la surface et révèle les strates enfouies, que l'image apparaît, comme surgissant d'un fond.
Les incrustations — la poésie des matières
Ce qui distingue le sơn mài de la laque chinoise ou japonaise, c'est l'usage particulier des incrustations. La coquille d'œuf brisée en fragments irréguliers et noyée dans la laque crée des surfaces d'une blancheur craquelée d'une délicatesse extrême. La nacre de coquillages, découpée en formes précises, apporte des irisations qui changent avec la lumière. Les feuilles d'or et d'argent sont appliquées puis recouvertes de laque transparente et polies jusqu'à ce que leur éclat soit tamisé à la mesure voulue.
Ces matériaux ne sont pas des ornements. Ils sont constitutifs de l'image. Un tableau en sơn mài ne peut pas être reproduit fidèlement en photographie — sa matière réelle, ses profondeurs et ses irisations sont tridimensionnelles, vivantes à la lumière, impossibles à aplatir sans perte.
Le sơn mài contemporain — entre héritage et rupture
La scène du sơn mài contemporain au Vietnam est vivante, diverse et souvent méconnue à l'international. À Hanoi et à Hô-Chi-Minh-Ville, des galeries présentent des artistes qui travaillent la laque dans des registres très différents : figuration traditionnelle, abstraction géométrique, installations tridimensionnelles, dialogue avec la peinture numérique.
Dans la diaspora, le sơn mài occupe une place plus discrète. Mais des artistes de la diaspora ont su s'en emparer, souvent en combinant des techniques mixtes — laque et acrylique, sơn mài et photographie — pour créer un dialogue entre le matériau ancestral et les outils contemporains.
La laque sèche lentement. Elle durcit dans le temps. Elle révèle ses profondeurs au ponçage. C'est, en un sens, une métaphore parfaite de ce que la culture fait à travers les générations.
Pour aller plus loin
- Le renouveau de la laque vietnamienne au XXe siècle — Musée Cernuschi — Musée Cernuschi
- L'influence française sur les arts au Vietnam — Musée Cernuschi — Musée Cernuschi
- Nguyễn Gia Trí — Art Research Paris — ARP
- Vietnamese Art — Wikipedia (EN) — Wikipedia