Il existe un test informel que les Vietnamiens pratiquent parfois entre eux, en souriant à demi : ouvrir le Truyện Kiều au hasard, lire un vers à voix haute, et voir si l'interlocuteur peut le compléter de mémoire. La plupart le peuvent. Non pas parce qu'ils ont fait des études de lettres, non pas parce qu'ils sont des lettrés ou des intellectuels — mais parce que les vers du Truyện Kiều sont dans l'air, dans la langue, dans les chansons, dans les expressions populaires. Ils ont été appris à l'école, récités en famille, chantés dans les veillées. En deux siècles, ce poème est entré dans la substance même de la langue vietnamienne.

L'œuvre et son auteur

Nguyễn Du (1765-1820) est le plus grand poète de la littérature vietnamienne classique. Né dans une famille de mandarins lettrés de la province de Nghệ An — une région du Centre-Nord réputée pour son austérité et sa tradition intellectuelle —, il vécut dans une époque de bouleversements extrêmes : la fin de la dynastie Lê, le soulèvement des Tây Sơn, puis l'avènement de la nouvelle dynastie Nguyễn sous Gia Long. Il servit plusieurs maîtres, traversa plusieurs guerres, connut l'exil intérieur et la disgrâce avant d'accéder aux plus hautes fonctions mandarinales.

C'est dans ce contexte de turbulences historiques qu'il composa, vers 1813-1820 selon les estimations des historiens, le Đoạn Trường Tân Thanh — « Nouvelles lamentations qui déchirent les entrailles » — connu universellement sous le titre raccourci de Truyện Kiều (« L'Histoire de Kiều »).

La source chinoise et la transformation vietnamienne

Le Truyện Kiều s'inspire d'un roman en prose chinois du XVIIe siècle, le Jin Ping Mei — non, d'un autre roman, le Jin Yun Qiao Zhuan (« L'Histoire de Jin Yun Qiao ») de Qingxin Cairen. Nguyễn Du en connaissait l'intrigue et s'en empara pour la transformer radicalement. Là où la source chinoise est un récit narratif en prose, le Truyện Kiều est un long poème de 3 254 vers en lục bát — la forme métrique nationale vietnamienne, alternant vers de six et de huit syllabes, avec ses propres règles de tons et de rimes qui n'existent dans aucune autre langue.

Cette transformation est fondamentale. Nguyễn Du n'a pas traduit un roman chinois : il a pris une intrigue étrangère et l'a coulée dans la forme la plus vietnamienne qui soit, en langue chữ Nôm — l'écriture démotique vietnamienne, distincte des caractères chinois officiels —, avec un regard, une sensibilité et une philosophie profondément ancrés dans l'âme vietnamienne.

Kiều — le personnage et ce qu'il porte

L'héroïne du poème, Thúy Kiều, est une jeune femme d'une beauté et d'un talent exceptionnels — poétesse, musicienne, calligraphe — qui, pour sauver sa famille de la ruine, se sacrifie en se vendant comme concubine. Sa vie est ensuite une longue suite de malheurs : trahisons, enlèvements, prostitution forcée, tentatives de suicide, séparations de l'homme qu'elle aime. Au bout de quinze ans d'errances et de souffrances, elle retrouve enfin ceux qu'elle avait perdus.

Ce récit est une exploration vertigineuse du destin (mệnh) — concept central dans la philosophie vietnamienne d'influence confucéenne et bouddhiste. Kiều ne peut pas échapper à ce qui lui est imposé : elle peut seulement traverser l'épreuve avec tài (le talent), tình (l'amour et la fidélité), et đức (la vertu). Sa grandeur n'est pas de vaincre le destin — elle ne le vainc pas —, mais de rester elle-même malgré lui.

« Đoạn trường » — la douleur qui déchire

Le Truyện Kiều est traversé par une mélancolie d'une intensité rare dans la littérature mondiale. Le mot đoạn trường — « qui déchire les entrailles » — est emprunté à une métaphore chinoise d'origine : un singe voit son enfant capturé, et sa douleur est si grande que, lorsqu'on l'autopsie, ses intestins sont découpés en centaines de morceaux par le chagrin. Cette image de la douleur qui consume de l'intérieur est le registre émotionnel dominant de l'œuvre.

Pourquoi cette mélancolie résonne-t-elle si profondément dans l'âme vietnamienne ? Peut-être parce qu'elle dit quelque chose de vrai sur l'expérience historique d'un peuple qui a traversé des siècles d'invasions, d'occupations, de guerres, de séparations — et qui a toujours dû composer avec la douleur plutôt que la nier.

La langue du Truyện Kiều — une révolution littéraire

Au-delà de l'intrigue et des personnages, le Truyện Kiều est avant tout un monument de la langue vietnamienne. Nguyễn Du a porté le chữ Nôm — l'écriture qui tentait de noter les sons vietnamiens à partir de caractères dérivés du chinois — à un niveau de raffinement qu'elle n'avait jamais atteint. Ses métaphores, ses jeux de mots, ses images sont entrés dans la langue parlée de façon si profonde que des expressions du Truyện Kiều sont utilisées quotidiennement par des millions de locuteurs qui ne savent pas qu'elles viennent du poème.

L'ironie de l'histoire veut que le chữ Nôm dans lequel le poème fut écrit soit aujourd'hui une écriture morte — supplantée par le chữ quốc ngữ latin au cours du XXe siècle. Le Truyện Kiều ne peut plus être lu dans son écriture originale que par des spécialistes. Mais ses vers, translittérés en alphabet latin, continuent de circuler, d'être appris, chantés, cités.

Le Truyện Kiều dans la diaspora — un lien qui ne se rompt pas

Dans la diaspora vietnamienne, le Truyện Kiều occupe une place symbolique particulière. Il est l'un des rares objets culturels qui transcende les clivages politiques — Nord/Sud, réfugiés/travailleurs contractuels, première génération/deuxième génération. Tout le monde le connaît, au moins partiellement. Tout le monde peut citer au moins un vers.

Des traductions ont été réalisées en français, en anglais, en allemand — certaines remarquables, comme celle de Nguyễn Khắc Viện en français, ou les travaux de Huỳnh Sanh Thông en anglais. Ces traductions sont des exploits techniques autant que littéraires : rendre le lục bát dans une langue à laquelle il est absolument étranger, sans perdre ni la musique ni le sens, est une tâche qui touche aux limites de l'art de la traduction.

Pour les enfants de la diaspora qui ne lisent plus le vietnamien couramment, ces traductions sont parfois la seule porte d'entrée vers l'œuvre. Ils lisent Kiều en français ou en anglais, et quelque chose passe quand même — pas la musique des vers, mais la profondeur du regard sur la condition humaine que Nguyễn Du a su capturer avec une précision qui ne vieillit pas.

Il y a un vers du Truyện Kiều souvent cité comme résumant toute l'œuvre, et peut-être toute la philosophie de la vie vietnamienne : Trăm năm trong cõi người ta / Chữ tài chữ mệnh khéo là ghét nhau — « En cent ans de vie humaine, le talent et le destin sont toujours en conflit. » Deux siècles après, personne n'a trouvé meilleure formulation. Certaines vérités n'ont pas besoin d'être réécrites.

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