Si le phở est la soupe que le Vietnam a exportée au monde, le bún bò Huế est celle qu'il a gardée pour lui. Moins connue hors du Vietnam, moins présente dans les cartes des restaurants vietnamiens de la diaspora, elle n'en est pas moins l'une des plus grandes soupes d'Asie — complexe, épicée, parfumée de citronnelle et de pâte de crevettes fermentées, portée par un bouillon d'une profondeur que le phở lui-même n'atteint pas toujours. Pour ceux qui la connaissent, il n'y a pas de débat : le bún bò Huế est dans une catégorie à part.
Huế — la ville qui a inventé la cuisine du raffinement
Pour comprendre le bún bò Huế, il faut comprendre Huế. Capitale impériale de la dynastie Nguyễn de 1802 à 1945, ville des rois et des mandarins, des temples et des pagodes, Huế a développé au fil des siècles une culture culinaire d'une sophistication sans équivalent au Vietnam. La cuisine royale de Huế — la cơm vua, la « cuisine du roi » — était un art codifié : des dizaines de plats servis en petites quantités, présentés avec une précision esthétique qui relevait autant des arts plastiques que de la gastronomie.
Cette obsession du raffinement a irradié vers la cuisine populaire de la ville. Les habitants de Huế sont réputés, dans tout le Vietnam, pour leur exigence culinaire exceptionnelle. Ils sont capables de distinguer, à l'aveugle, le bún bò préparé par une main habile de celui d'une cuisine bâclée. Ils connaissent les herbes qui doivent accompagner leur bol — et celles qu'on n'y met jamais. Dans une ville où la nourriture est une affaire sérieuse, le bún bò Huế est le plat qui cristallise cette sérieux.
Le bœuf et la citronnelle — une identité aromatique
Ce qui distingue d'emblée le bún bò Huế de toutes les autres soupes vietnamiennes, c'est son profil aromatique. Là où le phở repose sur la douceur des os et des épices sucrées (anis étoilé, cannelle), le bún bò construit son identité sur deux piliers radicalement différents : la citronnelle (sả), dont la fragrance citronnée et légèrement camphrée donne au bouillon un caractère unique, et la pâte de crevettes fermentées (mắm ruốc), un condiment d'une puissance aromatique presque intimidante, qui apporte une profondeur umami que rien d'autre ne peut vraiment remplacer.
À ces deux éléments s'ajoute le piment — beaucoup de piment, une chaleur franche qui n'est pas celle des soupes du Nord. Le bún bò Huế est une soupe épicée, et cette épice n'est pas anecdotique : elle est constitutive du plat, indissociable de son caractère.
La construction du bouillon — un travail de patience
Le bouillon du bún bò Huế est une œuvre de longue haleine. Les os de bœuf — jarret, os à moelle — sont d'abord blanchis dans une première eau qu'on jette, pour éliminer les impuretés. Ils repartent ensuite dans une grande quantité d'eau froide avec des pieds de porc (chân giò) — leur gélatine naturelle donnera au bouillon cette texture légèrement veloutée qui le distingue des bouillons plus limpides.
La citronnelle — des tiges entières, légèrement écrasées — entre en cuisson dès le début, libérant progressivement ses huiles essentielles dans le bouillon. Après plusieurs heures de cuisson douce, on ajoute la mắm ruốc — délicatement, car son intensité peut rapidement dominer si on en met trop. Puis le piment, sous forme d'huile de piment (dầu sate) préparée séparément, qui colore le bouillon en un rouge orangé caractéristique.
Les garnitures — un équilibre précis
Le bún bò Huế se sert sur des nouilles de riz rondes (bún) — plus épaisses et plus rondes que les bánh phở du phở, avec une texture différente, légèrement élastique. Les garnitures traditionnelles comprennent des tranches de bœuf cuit à la perfection, du chả lụa (saucisse vietnamienne de porc), des rondelles de chả cua (galettes de crabe), et parfois des cubes de huyết (sang coagulé) qui font frémir les non-initiés mais que les connaisseurs considèrent comme indispensables.
Les herbes d'accompagnement sont, elles aussi, distinctives : une assiette de feuilles de bananier émincées très finement, de rau muống cru (cresson d'eau), de germes de soja, de feuilles de perilla et de menthe vietnamienne. Ces herbes ne sont pas optionnelles : elles créent, avec leur fraîcheur végétale, le contrepoint indispensable à la puissance du bouillon.
La diaspora et le bún bò Huế — une transmission difficile
Si le phở a conquis le monde, c'est en partie parce qu'il est accessible — son bouillon, délicat et peu intimidant, séduit des palais non habitués aux saveurs fermentées. Le bún bò Huế, lui, demande davantage. La mắm ruốc est un ingrédient que beaucoup de non-Vietnamiens trouvent difficile à première approche. Le niveau d'épices est réel. Et la recette elle-même est plus complexe à maîtriser que celle du phở.
C'est pourquoi, dans les restaurants vietnamiens de la diaspora, le bún bò est souvent absent des cartes — ou proposé dans une version édulcorée qui n'a que le nom. Les familles originaires de Huế le préparent à la maison, pour les grandes occasions, avec les ingrédients qu'elles trouvent dans les épiceries asiatiques. Ce plat est devenu, dans la diaspora, un marqueur d'origine géographique : le manger, c'est souvent avoir un lien avec Huế, avec le Centre, avec une tradition culinaire que les communautés du Nord et du Sud n'ont pas toujours su transmettre.
La recette — pour ceux qui ne reculeront pas
Pour quatre personnes : 800g d'os de bœuf et 400g de jarret blanchis puis recuits dans 3 litres d'eau avec 2 pieds de porc, 4 tiges de citronnelle écrasées, 1 oignon brûlé, 3 cm de gingembre brûlé. Cuisson minimum 3 heures à feu doux. Assaisonner avec 3 cuillères à soupe de mắm ruốc (dilué dans un peu de bouillon avant d'être incorporé), sel, et sucre en petite quantité pour équilibrer.
Préparer séparément l'huile de piment : faire chauffer de l'huile neutre avec de l'ail haché, du piment frais ou séché, et une petite quantité de pâte de crevettes. Incorporer au bouillon en fin de cuisson selon le niveau de chaleur souhaité.
Servir sur des bún ébouillantées, avec les garnitures de viande et l'assiette d'herbes fraîches. Le bouillon doit être brûlant. Les herbes, froides et croquantes. La tension entre les deux est, en un sens, le plat lui-même.
Le bún bò Huế n'est pas pour tout le monde. Mais pour ceux qui le comprennent, il n'y a pas de retour possible.
Pour aller plus loin
- Bún bò Huế — Wikipedia (EN) — Wikipedia
- Cuisine royale de Huế — UNESCO (Nhã nhạc) — UNESCO
- Nhân Dân — Gastronomie vietnamienne — Nhân Dân
- Vietnam National Museum of History — Musée National