Quelque chose d'intéressant se passe dans la culture vietnamienne contemporaine, et ce quelque chose est difficile à nommer avec les catégories habituelles. Il ne s'agit pas d'un choix entre tradition et modernité — cette opposition est trop commode, trop ancienne pour rendre compte de ce qu'on observe vraiment. Il s'agit plutôt d'une simultanéité : une génération qui écoute BTS et Blackpink sans complexe, qui crée du contenu sur TikTok en vietnamien, en français ou en anglais selon l'humeur, et qui peut, le même soir, chanter un classique de Trịnh Công Sơn à la guitare ou préparer des bánh chưng pour le Têt avec sa grand-mère. Ce n'est pas de la contradiction. C'est de la souplesse.
La Hallyu au Vietnam — une conquête culturelle régionale
La vague coréenne — Hallyu — a déferlé sur l'Asie du Sud-Est depuis les années 2000 avec une force que peu de phénomènes culturels contemporains peuvent égaler. Au Vietnam, comme dans toute la région, les dramas coréens, la K-pop et la culture de beauté coréenne ont trouvé un terrain particulièrement fertile.
Les raisons de cet engouement ne sont pas mystérieuses. La Corée du Sud propose une modernité asiatique qui ne demande pas de choisir entre l'Occident et ses propres racines. Ses idoles ont des visages asiatiques, ses valeurs familiales et son rapport au travail résonnent avec les cultures confucéennes de la région. Et sa production culturelle est d'une qualité et d'une ambition qui n'ont rien à envier aux industries culturelles occidentales. Pour un jeune Vietnamien, consommer de la culture coréenne, c'est être global sans être occidental — ce n'est pas la même chose.
La K-pop comme modèle de production culturelle
La K-pop a aussi influencé la musique pop vietnamienne — le V-pop — dans ses standards de production, de performance et de marketing. Des groupes de boy bands et de girl bands vietnamiens ont adopté les codes du système des idoles coréennes. Des artistes comme Sơn Tùng M-TP incarnent cette synthèse d'influence coréenne et d'identité vietnamienne assumée.
Ce n'est pas de l'imitation servile. C'est une appropriation créative — le même mouvement que celui qui avait produit le bánh mì à partir de la baguette française, ou l'áo dài à partir des influences mandchoues. La génération Z vietnamienne est en train de faire avec la K-pop ce que ses ancêtres faisaient avec les influences chinoises, françaises ou américaines : l'absorber, la transformer, la vietnamiser.
TikTok et la diaspora — une nouvelle scène culturelle
Pour la diaspora, TikTok a ouvert une possibilité nouvelle : celle d'une scène culturelle vietnamienne mondiale, horizontale, sans frontières institutionnelles. Des créateurs de contenu vietnamiens de Paris, de Sydney, de Houston et de Hanoi se retrouvent sur la même plateforme, s'influencent mutuellement, créent ensemble des tendances qui circulent dans toutes les directions.
Une jeune Franco-Vietnamienne de Lyon qui montre comment préparer un phở de sa grand-mère attire des spectateurs de toute la diaspora mondiale — et aussi du Vietnam. Une jeune Viet-Américaine qui raconte ses allers-retours identitaires en anglais et en vietnamien crée une communauté qui se reconnaît dans sa navigation.
La langue — un usage libéré
Ce qui frappe dans la présence culturelle de la génération Z vietnamienne sur les réseaux sociaux, c'est son usage libéré des langues. Ces jeunes switchent naturellement entre le vietnamien, le français, l'anglais — parfois dans la même phrase — sans que cela soit vécu comme un défaut. Ce code-switching est leur langue naturelle, l'expression d'une identité qui n'a pas à se réduire à un seul code.
La redécouverte du héritage — un mouvement inattendu
Ce qui est peut-être le plus surprenant dans cette génération, c'est le mouvement de retour vers le patrimoine culturel vietnamien qui coexiste avec l'ouverture sur la pop culture régionale et mondiale. Des jeunes Vietnamiens de la diaspora apprennent le đàn tranh sur YouTube. Des créateurs reconstituent des tenues traditionnelles pour des shoots photographiques. Des musiciens réarrangent des classiques du nhạc vàng en électro ou en jazz.
Au Vietnam même, la mode áo dài connaît un regain chez les jeunes urbains, non pas comme uniforme scolaire, mais comme choix esthétique personnel. Des jeunes artistes explorent le chữ Nôm comme territoire graphique, transformant l'écriture disparue en matériau pour des créations contemporaines.
La génération Z et la question identitaire
Ce que la génération Z vietnamienne est en train de faire, c'est de montrer que l'identité culturelle n'est pas un choix binaire entre l'authenticité et la modernité. Elle est un espace de création continue, où des influences de partout peuvent être intégrées, transformées, rendues siennes.
Le hồn Việt — l'âme vietnamienne — n'est pas une essence figée. C'est une capacité : celle de traverser le temps et l'espace en restant reconnaissable, en absorbant ce qui vient de l'extérieur sans y perdre quelque chose d'essentiel.
Les jeunes de la génération Z l'ont compris. Ils l'ont toujours su. Ils l'écoutent en BTS et le chantent en tiếng Việt.
Pour aller plus loin
- Journal of Vietnamese Studies — UC Press — UC Press
- Nikkei Asia — Vietnam Youth Culture — Nikkei Asia
- Vietcetera — Culture vietnamienne contemporaine — Vietcetera
- Vietnam National Administration of Tourism — Données démographiques — Vietnam Tourism