Ocean Vuong arrive aux États-Unis à l'âge de deux ans, sans parler un mot d'anglais. Il en a trente-sept aujourd'hui, et cette langue apprise sur les bancs d'une école primaire du Connecticut est devenue l'instrument avec lequel il a reconfiguré ce que la littérature américaine peut dire d'elle-même. Son œuvre — deux recueils de poésie et un roman largement traduit à travers le monde — est une méditation longue et précise sur ce que signifie survivre dans une langue qui n'était pas la vôtre.

Une enfance entre deux silences

Né à Hô-Chi-Minh-Ville en 1988, Ocean Vuong arrive aux États-Unis à l'âge de deux ans avec sa mère et ses grands-mères. La famille s'installe à Hartford, Connecticut — ville désindustrialisée, communauté hispanophone et afro-américaine, pauvreté ordinaire d'une Amérique que les magazines ne montrent jamais. Sa mère, Rose, travaille dans un salon de manucure. Elle ne sait pas lire. Ni en vietnamien, ni en anglais.

C'est ce paradoxe — être le fils d'une femme illettrée et devenir l'un des poètes les plus célébrés de sa génération — qui structure toute l'œuvre de Vuong. Le langage n'est pas pour lui un ornement intellectuel. C'est un outil de survie, une forme de dette filiale, et simultanément une trahison : chaque vers écrit en anglais est un pas de plus dans un monde que sa mère ne peut pas le suivre.

Le Vietnam comme corps-mémoire

Vuong ne parle pas du Vietnam comme d'un pays. Il en parle comme d'un corps transmis. La guerre du Vietnam — il insiste sur ce mot, la guerre, pas the Vietnam War — n'est pas dans ses poèmes un événement historique à analyser. C'est une blessure neurologique transmise de génération en génération par les gestes, les silences, les réactions de peur disproportionnées au quotidien. Ce que les psychiatres appellent aujourd'hui trauma transgénérationnel, Vuong le traduit en images : une mère qui sursaute au bruit d'un pétard, une grand-mère qui garde toujours de la nourriture cachée sous son lit.

Dans Night Sky with Exit Wounds (2016), son premier recueil, il écrit depuis les marges de toutes les identités qui lui ont été assignées — immigrant, queer, fils de réfugiée, Américain par défaut. La critique américaine est déroutée puis foudroyée. Le New York Times parle d'une « voix qui redéfinit ce que la poésie américaine peut contenir ». Le T.S. Eliot Prize suit. Puis le Whiting Award. Puis le MacArthur Fellowship — la fameuse « bourse des génies ».

On Earth We're Briefly Gorgeous — lettre impossible

Son roman, publié en 2019, est une lettre qu'un fils écrit à sa mère. Une mère qui ne peut pas la lire. C'est là que réside la beauté cruelle du dispositif : Vuong utilise la forme épistolaire non pas pour communiquer mais pour dire l'incommunicabilité. La lettre n'est pas destinée à être reçue. Elle est destinée à être écrite.

Le titre — Sur Terre, nous sommes brièvement magnifiques — est une phrase que Vuong dit avoir trouvée dans la bouche de sa grand-mère, Lan, qui n'avait jamais lu un livre de sa vie. Cette grand-mère, figure centrale du roman, est présentée comme une femme fracturée par la guerre, la superstition et une violence que le texte nomme sans l'exhiber. C'est elle qui transmet à Little Dog — le narrateur-alter ego — la capacité de trouver de la beauté dans ce qui dure peu.

La langue anglaise comme maison sans fondations

Dans de nombreuses interviews, Vuong décrit son rapport à l'anglais comme celui d'un locataire qui a rénové un appartement qui ne lui appartient pas. Il en connaît chaque fissure, chaque courant d'air. Il y a installé ses meubles, ses livres, ses habitudes. Mais les papiers ne sont pas à son nom.

Cette métaphore n'est pas anodine pour un lecteur de la diaspora vietnamienne francophone. Elle résonne différemment selon qu'on lit Vuong depuis Paris, Montréal ou Sydney. Dans chacune de ces villes, des enfants de Việt kiều ont grandi dans la langue de l'école — français, anglais, allemand — et ont appris à habiter provisoirement une langue dans laquelle leurs parents restaient étrangers. Vuong nomme ce vertige avec une précision qui tient du diagnostic.

Ce que Vuong dit à la diaspora francophone

Vuong écrit en anglais. La diaspora vietnamienne de France, de Belgique, du Québec lit souvent ses textes en traduction française. Il existe dans cet espace une ironie supplémentaire : lire en français la traduction d'un texte américain écrit par un Vietnamien sur la perte de la langue vietnamienne. Trois langues, deux exils, une seule question : qu'est-ce qu'on garde quand on ne peut pas tout garder ?

On Earth We're Briefly Gorgeous a été traduit en français par Marguerite Capelle sous le titre Brièvement, magnifiquement (Belfond, 2020). La traduction est saluée pour avoir préservé la tension syntaxique de l'original — ces phrases qui s'allongent comme des respirations retenues, ces ruptures qui ressemblent à des reprises de souffle.

Enseigner la vulnérabilité

Depuis 2019, Vuong enseigne la création littéraire à l'Université du Massachusetts Amherst. Dans ses cours, il pose une question que ses étudiants ne s'attendaient pas à entendre d'un professeur de writing : Qu'est-ce que vous ne vous permettez pas d'écrire ? C'est là, dit-il, que la littérature commence.

Cette permission — s'autoriser à écrire ce qui fait honte, ce qui fait mal, ce qu'on ne peut pas dire à sa famille — est précisément ce que la génération 1.5 et la génération 2 de la diaspora vietnamienne demande depuis des décennies sans avoir les mots pour le formuler. Vuong leur a donné les mots. En anglais d'abord. Puis, par la grâce des traducteurs, en quarante autres langues.

Une beauté qui ne console pas

Ce qui distingue l'œuvre de Vuong de beaucoup de littérature de l'immigration, c'est son refus du réconfort facile. Il ne dit pas que tout s'arrange. Il ne dit pas que l'Amérique tient ses promesses. Il dit que la beauté existe dans les endroits les plus improbables — dans le corps d'un garçon qui ne sait pas encore qu'il est queer, dans les mains d'une femme qui a tout perdu et recommencé trois fois, dans une langue apprise trop tard et aimée trop fort.

La diaspora vietnamienne n'a pas besoin qu'on lui raconte une histoire de réussite. Elle a déjà des histoires de réussite. Elle a besoin qu'on lui raconte ses fractures avec assez de précision et assez de douceur pour qu'elles ressemblent à ce qu'elles sont : non pas des échecs, mais les marques d'une vie vécue à pleine intensité entre plusieurs mondes.

Ocean Vuong fait exactement cela. C'est pour ça que ses livres circulent de main en main dans les familles vietnamiennes du monde entier — même dans celles dont les parents ne lisent pas l'anglais, et qui demandent à leurs enfants de leur en traduire des passages à voix haute, le soir, après le dîner.

Références : Night Sky with Exit Wounds (Copper Canyon Press, 2016) · On Earth We're Briefly Gorgeous (Penguin Press, 2019) · Brièvement, magnifiquement (Belfond, trad. Marguerite Capelle, 2020) · Entretiens : The Paris Review, The Guardian, NPR Fresh Air

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